Nouveauté ebook – Roman "Un cas typique de mort subite du nourrisson", par fréville

31 01 2012

« Personne ne s’est inquiété lorsque tu as commencé à balbutier quelques mots et que, au lieu de dire papa et maman comme tout un chacun, tu nous as spontanément appelés, ta mère et moi, dozo et kozo. Je crois même que cela amusait beaucoup tout le monde. Chacun cherchait quel mot ou quelle expression tu avais ainsi déformé. Seule ta mère peut-être, s’est montrée immédiatement méfiante, ou plutôt inquiète. Car assurément, nous ne t’avions pas enseigné à dire kozo et dozo, nous nous étions contentés de te répéter le plus machinalement du monde papa et maman. »

Ainsi commence la première lettre de ce roman épistolaire qui en contient huit. Huit lettres écrites au sein d’une même famille. De ces lettres qui abritent ces histoires, ces aveux, ces mots que l’on n’arrive pas à dire en face, quand la gorge se serre sous l’émotion, et que l’on trouve cependant le courage tremblant de coucher sur le papier. Huit lettres bouleversantes que l’on doit à la plume alerte et précise de fréville, scrutant et sculptant le réel avec une humanité teintée de malice, et dont nous retrouvons ici, touchés au cœur, avec émotion et délice, la sensibilité et l’intelligence.

Quelques questions à fréville, l’auteur d’Un cas typique de mort subite du nourrisson.

Il est peu fréquent aujourd’hui d’écrire des romans épistolaires. Même si ce genre a ses lettres de noblesse, c’est un choix de votre part qui a sans doute des raisons particulières ?
J’ignore si mes raisons sont particulières. Jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, j’ai écrit énormément de lettres, des lettres d’amour, mais aussi à mes amis, à mes sœurs, oncles et tantes qui vivaient à l’étranger, à mes correspondants d’école qui habitaient en Écosse et en Allemagne. C’était avant l’e-mail, à une autre époque, et sans doute que s’il y avait eu l’e-mail, je n’aurais pas écrit toutes ces lettres. Je me demande si je fais partie de la toute dernière génération de l’histoire de l’humanité qui aura vécu cette pratique, cette habitude, cette passion. Je me souviens, jeune et amoureux, avoir patienté de longues minutes en attendant l’arrivée du facteur. Quand on pense aux chefs-d’œuvre que sont les correspondances de George Sand, de Voltaire, se donnera-t-on la peine, dans deux cents ans, de publier et de relire les e-mails de Frédéric Beigbeder ou Bernard Henry Lévy ? S’agissant plus spécifiquement du roman épistolaire, il me semble bien adapté aux histoires de famille. Entre membres d’une même famille, il est souvent, me semble-t-il, plus difficile de se dire les choses désagréables, douloureuses, en face. Les rapports hiérarchiques, liés aux générations, à l’âge, les dominations et les blessures héritées du passé, empêchent ou pervertissent la confrontation. Tandis que par écrit, on a le droit, ou on trouve le moyen, d’exprimer ce qu’on a sur le cœur. En tout cas moi, je n’ai jamais dit je t’aime à mes parents que par écrit.

Un cas typique de mort subite du nourrisson est un roman très émouvant, et très puissant, qui met surtout en évidence la finesse et la profondeur des rapports humains, tant au sein d’un couple qu’entre les parents et les enfants. Ce titre est donc un peu surprenant ! Pourriez-vous nous éclairer sur ce choix ?
Je n’ai personnellement jamais été confronté à cette tragédie. Il m’est donc difficile d’expliquer l’origine de la lettre du pompier, qui décrit l’irruption de ce drame dans la vie d’un couple apparemment comme les autres. Toute la suite du roman découlant de cet évènement, faisant le récit des efforts de guérison, d’adaptation, d’oubli de ce traumatisme originel, il me semblait logique de l’évoquer dans le titre. La formulation presque médicale de celui-ci renvoie aussi, pour moi, à mon étonnement, mon incompréhension face à l’approche exclusivement rationnelle, voire mécanique, de ces accidents. Je n’ai aucune connaissance sur le sujet, je n’ai aucune théorie à proposer, mais je ne peux m’empêcher de penser que, au-delà des explications cliniques, il y a dans ces morts, comme dans tous les évènements de nos vies, une dimension psychologique, pour ne pas dire spirituelle, forte et qui nous échappe totalement, puisque malheureusement nous ne pouvons pas communiquer avec les nourrissons. La phrase prononcée par le caporal Lacombe, « a priori un cas typique de mort subite du nourrisson » est à mon sens ambigüe : cataloguer quelque chose comme un cas typique est une manière de résoudre la question, en la faisant rentrer dans une case, alors même que ce « cas typique » demeure largement un mystère.

D’où vous est venue l’idée de l’extraordinaire potentialité qui caractérise l’enfant du premier récit ?
De même que la mort subite du nourrisson peut servir de métaphore pour la mort tout court, puisque même à cent ans passés nous restons, à bien des égards des nourrissons d’homme, vu à l’échelle des pierres ou des océans, je vois dans l’histoire de cet enfant qui apprend à parler une langue que personne d’autre ne comprend, une métaphore de l’enfance et de l’adolescence. Je me souviens avoir eu le sentiment, comme beaucoup d’adolescents, que le monde entier ne me comprenait pas, que la communication entre lui et moi, entre tous les êtres adultes et moi était faussée, biaisée, infructueuse, y compris malgré l’amour. Découvrir le langage de l’autre c’est la seule façon de le comprendre. C’est aussi une tentative désespérée de se faire comprendre de l’autre.

La cathédrale de Bourges occupe une place importante dans votre ouvrage. Vous en parlez en connaisseur, mais aussi, il me semble, avec émotion. Vous nous donnez l’envie de nous y rendre, pour la découvrir de nos propres yeux ! Quelle est la raison de ce qui me semble être un attachement particulier pour cet édifice ?
La lettre de la rencontre dans la cathédrale de Bourges, comme la plupart des lettres de ce roman, est née d’un souvenir. En l’occurrence, comme dans le livre, une visite de la crypte de Bourges en compagnie d’une guide monstrueusement sexy et passionnée par la pierre. Dans la vraie vie, ça s’est arrêté là, hélas. Mais au-delà de la cathédrale de Bourges, je pense aussi à la Cathédrale de Laon, ou j’ai passé de longues heures, au Mont-Saint-Michel, à la Cathédrale de Chartres bien sûr, à Bâle, à Salisbury, à Amiens… Je pense aux Vikings qui écrivaient sur les pierres. Les runes sont des sortes de petits menhirs avec des messages en alphabet viking écrits dessus, ils datent du début de l’ère chrétienne jusqu’à l’an mil, à peu près. Les messages inscrits sur les runes ne sont pas des déclarations officielles comme sur les stèles romaines ou les pyramides égyptiennes. Il s’agit de messages personnels, sur le mode « untel a érigé cette pierre en mémoire de truc qui était comme ci ou a fait ci ou ça ». Lors d’une visite au musée national de Copenhague, un rune m’avait beaucoup touché : une femme, inconnue, y écrivait en mémoire de son mari, un bon mari, et le message se terminait sur cette phrase que j’ai trouvée très belle : « peu naîtront meilleurs que lui ». Ces quelques mots ont traversé les siècles, comme ont traversé les siècles les récits de pierre des cathédrales. Quand on pense à tous les messages personnels débiles que nous envoyons tous les jours par e-mail, sur Facebook ou par sms…

Vous avez publié l’année dernière un roman, d’une grande force lui aussi, Figure parmi les morts, qui évoquait les attentats de Madrid. Aujourd’hui vous proposez un nouvel ouvrage où la mort occupe aussi une place importante. Pouvez-vous nous éclairer sur votre rapport à la mort ?
Enfant j’étais terrorisé par l’idée de la mort. Je me souviens de crises d’angoisse, pendant lesquelles je me réfugiais tétanisé dans les recoins de notre maison, caché sous des escaliers ou derrière une porte. Mes sœurs me retrouvaient par hasard, et ne pouvaient rien faire d’autre que me prendre dans les bras et faire passer mes peurs à coup de chaleur humaine. Il me semble avoir vaincu cette peur en apprenant à profiter de la vie. Vivre, c’est apprendre à mourir, naturellement. Notre société, me semble-t-il, en refusant de se confronter à la mort et de l’intégrer au cours naturel de l’existence, se complique terriblement la vie. Sans acceptation de la mort, toute vie me semble condamnée à être une fuite en avant.

Comme c’est le cas pour la plupart des auteurs aujourd’hui, l’écriture n’est pas votre seule activité. Comment l’idée et l’envie d’écrire vous sont-elles venues ? Et quelle est aujourd’hui la place de l’écriture dans votre vie ?
L’écriture est ma seule inactivité. Mon plus grand luxe. Tout le reste de mes occupations est marqué du sceau vertueux de l’utilité : produire de la richesse en travaillant dans une multinationale, élever mes enfants, être un mari attentionné, contribuer à l’équilibre de ma communauté, veiller sur mes aînés. Quand j’écris, le soir après dix heures, ou dans les salles d’embarquement, enfin, ce que je fais ne sert officiellement à rien.

Vous avez remporté en 1999 Le Prix du Jeune Écrivain de la Fondation Hachette grâce à la nouvelle du pompier. Racontez-nous cette aventure.
La Fondation Hachette, devenue la fondation Lagardère, offre depuis une vingtaine d’années des bourses conséquentes à des jeunes créateurs, dans différents domaines artistiques. Pour postuler il faut non seulement remettre un projet artistique, mais aussi fournir des références, en l’occurrence pour la bourse jeune écrivain avoir déjà publié à compte d’éditeur. En 1998, j’avais publié dans l’indifférence générale, chez une maison d’édition en ligne comme Chemins de tr@verse, deux courts romans, l’un épistolaire dont certains éléments se retrouvent dans Un cas typique, l’autre intitulé Meurtre au bois dormant, roman médiéval bouffe racontant les aventures d’un prince charmant serial killer. J’avais écrit la lettre du pompier et le projet d’Un cas typique, même s’il a évolué, ressemblait d’assez près à l’ouvrage publié aujourd’hui. J’ai été stupéfait de recevoir la bourse et dérouté par le côté people de la remise des prix – fiesta grandiose avec orchestre cubain au Palais de Tokyo. J’ai mis longtemps à venir à bout du recueil, écrivant et réécrivant Un cas typique en différents endroits du monde, et ce n’est que treize ans plus tard que je respecte enfin l’engagement pris à la réception de mon chèque : publier mon roman.

Pour lire gratuitement un extrait d’Un cas typique de mort subite du nourrisson, ou pour l’acheter, c’est ici.

About these ads

Actions

Information

One response

11 02 2012
BLAISE Michel

J’avais bien remarqué ton talent d’écriture dans les planches que tu nous as présenté à Pontarlier, c’est donc une demi surprise de découvrir l’écrivain que tu es. Tu es un homme plein de ressources et je n’en aies que plus de regret de te voir si peu. Néanmoins je le comprends mieux car tu es bien occupé.

Au plaisir donc de te revoir, bien fraternellement et mes amitiés à ton épouse. Michel

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s




Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 64 autres abonnés

%d bloggers like this: