Le piratage de livres numériques, coûts et solutions

20 04 2011

Si la loi sur le Prix Unique du Livre Numérique qui doit être examinée en commission paritaire le 12 mai prochain, semble faire converger l’industrie autour d’un système tarifaire de revente de livres numériques, la convergence semble beaucoup plus lointaine sur un autre dossier crucial pour le développement du livre numérique : la protection des œuvres par DRM (voir notre glossaire pour ceux qui ne connaîtraient pas encore ce terme !).

Au nom de la lutte contre le piratage, l’essentiel des livres numériques actuellement disponibles sur le marché sont en effet protégés par des DRM, malgré les évidents désagréments qu’entraînent ceux-ci, à la fois pour le consommateur, c’est bien connu (on se souvient de l’incendiaire article de Korben sur son expérience d’achat d’ebooks sous DRM auprès de la Fnac, fin janvier), et pour les libraires – et là, ça l’est déjà beaucoup moins.

Citant Eric Falconnier, Charles Kermarrec, de la librairie Dialogues, rappelle ce point dans son billet publié le 5 avril dernier :

« Les offres de livres électroniques des 3 « grands », Amazon, Apple et Google, sont des solutions complètes permettant de contrôler le piratage des œuvres sans en entraver la lecture, pour peu que l’on reste à l’intérieur de chacun de ces écosystèmes. […]
Face à ces offres abouties ou sur le point de l’être, il existe une autre chaîne de distribution, en place depuis quelque temps, et la seule qui soit pour le moment accessible aux libraires : on synchronise le catalogue d’un ou plusieurs fournisseurs, puis, au passage de la commande, on demande un lien au fournisseur que l’on fournit au client pour qu’il puisse accéder à son livre. Notre rôle se limite donc à faire en sorte que le client puisse facilement retrouver ses achats de livres électroniques et télécharger un nouveau lien si possible.

Quand les 3 plateformes qui se mettent en place permettent la récupération d’une bibliothèque virtuelle sur une large gamme d’appareils et la lecture, nous proposons du SAV. D’un côté lecture immédiate, de l’autre puzzle informatique et relation conflictuelle avec un vendeur qui essaie de comprendre dans quel état se trouve l’ordinateur de son client. D’un côté un processus totalement automatisé, de l’autre un poste de coût incroyablement élevé rognant sur des marges ayant été réduites pour de mauvaises raisons. La cause principale de cette expérience désastreuse pour nos clients est le verrouillage des livres vendus par les DRM Adobe rendant quasiment impossible au néophyte la lecture de livres électroniques. »

 Et imposant en conséquence au libraire d’adopter une casquette d’informaticien de dépannage, en charge d’identifier et de résoudre les problèmes rencontrés par ses clients. Ce qui peut prendre un temps potentiellement infini, et représente donc une charge financière considérable…

Il est assez intéressant de voir que ces DRM coûtent en fait également extrêmement cher aux éditeurs qui les mettent en place. Ils s’accompagnent en effet le plus souvent d’une onéreuse solution de surveillance de fichiers. La première année d’utilisation de la solution de surveillance Attributor aurait ainsi coûté à Hachette Livre entre 100 000€ et 125 000€. Mettre en place et faire tourner ces systèmes de lutte contre le piratage demande également des investissements en ressources humaines supplémentaires et spécialisées de la part des éditeurs. Enfin, des frais de justice potentiellement importants sont à prévoir pour les cas où les sites de partage refuseraient de retirer les fichiers incriminés de leur système.

 






Difficile pour autant d’abandonner toute protection des livres et de s’en remettre uniquement à la responsabilité de l’acheteur. La culture de la gratuité qui règne sur Internet semble en effet faire oublier à beaucoup que toute œuvre de l’esprit demande à son créateur du temps, et un investissement personnel, méritant rémunération… Ce qui est d’autant plus vrai pour les auteurs, qu’ils ne peuvent même pas, comme dans le monde de la musique, espérer utiliser leur livre comme produit d’appel gratuit pour générer de l’argent par d’autres moyens…

Certains éditeurs – essentiellement les éditeurs 100% numériques, comme Numériklivres, Publie.net ou Chemins de tr@verse🙂, mais pas seulement ! – choisissent de ne pas rentrer dans ce cercle vicieux des DRM et de chercher d’autres moyens d’assurer la protection de leurs livres. Il existe en effet d’autres solutions ! D’une efficacité technique clairement discutable (mais les DRM ne constituent pas non plus une barrière infranchissable pour qui veut pirater un livre, loin s’en faut !), mais qui misent plutôt sur des ressorts psychologiques.

La solution la plus simple, et sans doute la plus répandue, est l’utilisation dans les fichiers de tatouages numériques (voir notre glossaire pour en savoir plus !) au nom de l’acheteur pour l’inciter à se comporter de manière responsable avec son livre – son nom y étant attaché.

Mais d’autres expériences se font également dans des directions plus originales. Ken Akamatsu, par exemple, a ainsi imaginé un outil permettant de légaliser a posteriori un manga numérique piraté. En permettant au manga d’être lu gratuitement dans une interface (J-Comi) affichant de la publicité dont les revenus sont intégralement reversés à l’auteur du manga, il propose une solution qui à la fois, génère des revenus pour l’auteur et donc « commercialise » son livre, et reste gratuite pour l’utilisateur qui ne veut pas acheter le fichier.

Une initiative discutable, dans sa philosophie et dans son application, bien sûr. Mais qui mérite tout de même réflexion. Le 4 mai prochain aura lieu une journée mondiale contre les DRM (plus d’informations ici pour ceux que cela intéresse – en anglais cependant !). Espérons que ce sera l’occasion d’entendre parler de plus d’initiatives similaires, et d’essayer d’avancer vers un système de protection des livres numériques plus convainquant que les actuels DRM…


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