La France et les ebooks : pourquoi l’adoption du livre numérique est-elle si lente ?

25 11 2011

Bruno Patino dans son « Rapport sur le livre numérique » de 2008 pariait que l’année 2010 marquerait le tournant dans l’adoption du livre numérique en France. On pensa que l’arrivée de l’iPad sur le marché français début 2010 serait le déclencheur tant attendu. Puis les regards se tournèrent successivement vers Google eBooks, le FnacBook, et maintenant vers les offres Kindle, Kobo by Fnac, Bookeen/Virgin… en attendant Godot ?…

Comment expliquer cette réticence à l’adoption du livre numérique en France ? Petit tour des points de débat actuels…

  • Des supports de lecture trop chers

Avec la nouvelle génération d’e-readers entre 99€ et 129€ (Kindle, Kobo by Fnac, Cybook Odyssey), cet argument devrait tendre à disparaître. Quoique ?

Destinés quasi-uniquement à la lecture, dans une société qui tend à lire de moins en moins, ces appareils risquent de paraître une dépense inutile (donc toujours trop élevée !) à la majorité des ménages, qui ne connaissent souvent même pas l’encre électronique et son intérêt (parlez-en autour de vous, et voyez).

Quitte à investir dans un nouvel appareil électronique, les Français semblent plus intéressés par les tablettes, multifonction, dont on pense que le taux de pénétration en France devrait dépasser celui des Etats-Unis dès 2012. Lesquelles restent pour le moment beaucoup plus chères que les e-readers.

  • Une offre légale trop restreinte

Voilà un argument souvent entendu. Pourtant, plus de 80 000 titres en français sont disponibles légalement. Bien sûr, comparé aux plus de 800 000 titres anglophones disponibles légalement, c’est peu. Mais pour mettre ce chiffre dans une autre perspective, 80 000 titres permettraient à un gros lecteur (au sens de l’INSEE ; ceux qui lisent au moins douze livres par an) de lire pendant… plus de 6000 ans !

Évidemment, ce n’est pas tant la quantité de livres disponibles que la qualité du choix des livres qui importe. Une étude du Motif de mai 2011 montre que plus d’un tiers des best-sellers sont disponibles en ebooks en offre légale. Les livres primés sortent également de plus en plus vite en numérique. Et surtout, le Web constitue une mine inépuisable pour tous les chercheurs de trésors d’écrits disparus ou de littérature contemporaine sortant des gros circuits traditionnels..

  • Le prix et le verrouillage des ebooks

Des romans ebook à 17€ et truffés de DRM, c’est sûr, cela n’a pas de quoi faire rêver les lecteurs ; c’est malheureusement encore une réalité très répandue. Il faut aller du côté des éditeurs pure-players (comme Chemins de tr@verse, Publie.net, Numériklivres…) ou de certains éditeurs papier plus audacieux (comme Le Bélial ou Bragelonne) pour trouver des offres plus attractives : sans DRM et avec des prix montant rarement au delà de 10€. Le ralliement de l’ensemble des éditeurs à cette politique serait sans doute un grand pas en avant vers une adoption plus massive du livre numérique.

La hausse de la TVA sur le livre à 7% et l’utilisation de ce même taux pour le livre numérique (actuellement taxé à 19,6%), évolution souhaitée par le gouvernement (mais pour laquelle l’accord de l’Union Européenne est loin d’être acquis), pourrait également faciliter cette adoption.

  • L’attachement au papier

« J’ai des habitudes de vieux garçon, de lire en caressant le papier, en tournant des pages. […] J’adore aller dans les librairies, j’adore flâner, fureter, renifler, sniffer les livres ! » Ces propos, tenus par Frédéric Beigbeder lors de son – très intéressant – entretien avec le chantre du livre numérique François Bon (dont la vidéo est ci-dessous), représentent une opinion très répandue. Surtout parmi des gens qui ne se sont jamais lancés dans la lecture d’un livre sur un e-reader, et n’ont donc jamais fait l’expérience de l’oubli complet du support de lecture dès que l’on se laisse emporter par le livre lu…

Car ce qui fait un bon livre au final, c’est sa capacité à nous emporter, ou à satisfaire notre curiosité intellectuelle selon le cas, ce n’est pas le grain ou l’odeur de son papier, quelque soit le plaisir que ceux-ci puissent effectivement susciter par ailleurs…

Débat Frédéric Beigbeder/François Bon

  • La peur de la refonte des métiers du livre

Le numérique, c’est la mort des libraires. Et des éditeurs. Et de l’ensemble de l’industrie du livre. Voire plus. C’est bien connu.

On oublie trop aisément que le déclin de l’industrie du livre n’a pas attendu le numérique : que les gens lisent globalement de moins en moins, que les grandes surfaces et les librairies en ligne de type Amazon ont été les premières à mettre à mal les petites librairies, que la difficulté à être publié par une maison d’édition a favorisé le développement de l’auto-édition, que le nombre de nouvelles publications annuelles et la vitesse à laquelle elles repartent au pilon après trois petits tours dans les rayons des librairies a de quoi décourager le lecteur le plus motivé à suivre l’actualité littéraire.

On oublie aussi qu’en parallèle, une nouvelle industrie du livre s’organise, avec de nouveaux acteurs (donc de nouveaux emplois) mais aussi rejointe progressivement par des acteurs « de l’ancien monde ». Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ?

Au final, il semble que la question centrale autour de laquelle se joue l’adoption du livre numérique en France actuellement, soit celle de la compatibilité entre livre papier et livre numérique. Éditeurs comme lecteurs seraient sans doute beaucoup moins frileux à tenter l’aventure du numérique s’ils n’avaient la crainte que cette infidélité soit fatale au livre papier.

Le papier va t-il être amené disparaître ? (Et serait-ce à regretter ?) Les deux peuvent-ils coexister ? Pourquoi chacun ne se réserverait-il pas à une situation différente, appelant un usage différent du livre, à la manière du cinéma et de la télévision pour les films ?

Débat que ne clora que l’Histoire ; mais débat qui ne nous semble de toutes façons pas mériter l’importance qu’on lui donne : ce qui compte par dessus tout, n’est-ce pas l’écrit, et le partage des idées et des savoirs qu’il permet ? Pourquoi ne pas se recentrer tous vers cet objectif plutôt que de se perdre dans des querelles sans fin sur la forme des livres ?

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